Londres, le jour des festivités
Elle aura porté des milliers de chapeaux, du béret militaire au bibi chargé d’ailes d’oiseaux exotiques, mais le plus important fut sans aucun doute celui du chef d’État qui a dirigé le Royaume-Uni et le Commonwealth durant autant d’années que la reine Victoria avant elle.
Jamais, mise à part Lady Gaga, une femme vêtue de blanc ou de rose pâle, abusant des couvre-chefs les plus étonnants, n’aura eu autant de pouvoir sur les hommes. Dix-sept armées entières obéissent à Elizabeth au doigt et à l’œil, fussent-ils l’un et l’autre de dame et de lynx. Des milliers de troupes de ligne, de choc et d’assauts lui sont fidèles, et presque autant de pasteurs qui ont levé le voile sur le passage de Sa Majesté ou sur la majesté de son passage.
Hier, à la veille des célébrités, un certain amiral Harper, à la tête d’une flotte de deux cents galions et de huit mille hommes et treize femmes, a remonté la Tamise, parti d’on ne sait où, s’arrêtant devant le Globe Theatre, pour porter à la reine Elisabeth Deuxième ses doléances exacerbées : rien de moins que la libération du Canada. L’Amiral Harper semblait persuadé qu’il pouvait diriger seul ce pays de glace au nord des États-Unis.
Croyant à une nouvelle représentation des pièces de William Shakespeare, La mégère apprivoisée ou Les Joyeuses commères de Windsor, la reine du Royaume-Uni — faisant fi des ragots — a laissé entrer la flottille canadienne jusqu’à Tilbury, puis a lancé ses bateaux à l’assaut de son premier ministre, n’ayant jamais pu mater l’Empereur d’Ottawa jusque-là.
La fureur de la nature : vents de l’ouest et pluies, trombes et typhons ont tôt fait de décourager l’Amiral Harper qui a fui vers la mer du Nord, sans arrêt, la raie toujours impeccable et la moumoute au vent. Aucune perte, c’est le cas de le dire.
Les Anglais ont ensuite salué le courage de leur reine, habituée à la gouaillerie des hommes de son immense royaume, les plus entêtés comme les plus mollassons. Même le Prince qu’on sort de temps à autre, n’a guère été surpris que sa femme couronnée soit si déterminée. Il la trouve tellement plus épanouie depuis qu’elle porte le fameux timbre prescrit par son médecin.
Les Canadiens, eux, ont jeté un regard furibond sur leur Premier ministre qui non seulement n’a pas réussi à remporter la partie de Battleship contre Elizabeth, mais a fait passer le Canada et ses sujets pour d’infâmes imbéciles.
À notre journaliste, Elizabeth II a affirmé qu’elle a décidé de passer l’éponge et consent tout de même à se rendre à Ottawa pour célébrer les soixante ans de son règne. That poor guy is an illuminated ! » a-t-elle dit. Autre époque, autres mœurs. L’Amiral Harper à la tête de son Impossible Armada aura, grâce à la générosité de la reine, motivée sans doute par la hausse du salaire des bourreaux et la force de la Chartre des Droits de l’Homme, échappé à la guillotine. Se serait-elle fiée à ses célèbres grands-mères, le premier ministre canadien aurait sans doute vécu le même sort que Marie Stuart et perdu la tête… une fois encore.
La flotte arrivera au port de Montréal dans quelques jours. Les citoyens, armés de leur casserole, vont sûrement huer l’amiral et lui accoler un grief. Pauline Marois, première ministre du Québec, a promis d’être présente. Elle a d’ailleurs dit en entrevue cet après-midi : « Laissez-nous nous arranger entre femmes ! Ou « Laissez les femmes s’arranger entre elles.» Ou encore : « Je suis une femme, je vais lui parler dans le chapeau !» Difficile à traduire exactement, son professeur d’anglais étant en vacances.
Francine Allard
Oka, 2012
___________
* Note de independantes.org: pour nous amuser un peu aux dépens de sa majesté, un peu aux nôtres qui sommes encore ses sujets mais surtout aux dépens de l’Amiral Harper.





28 décembre 2012
Poèmes, récits etc., Récits