Sans complaisance : Honnie soit la résilience

Je relève d’une maladie qui m’a laissée pendant plusieurs jours sans aucune énergie, privée de toute puissance de penser et d’agir.

J’arrivais toutefois à lire les journaux et à écouter les informations. Toutes plus catastrophiques les unes que les autres, en ce qui concerne l’état du monde. Toutes plus négatives les unes que les autres, quand elles étaient consacrées à notre existence nationale, à ses débats et combats. Lien passif avec le monde, mais qui m’a sauvée de la morbidité de l’apathie. À la lecture et à l’écoute des malheurs réels des individus et des peuples ou trafiqués par les médias, je retrouvais mon aptitude vitale à l’indignation et à la révolte, enragée par la perspective de devoir quitter ce monde sans avoir réussi à lui donner le coup de pied au cul assez puissant pour lui changer la face; angoissée  par la crainte de trépasser en terre assujettie, mon peuple stagnant dans sa séculaire soumission à la loi du conquérant et de ses suivants, servilité qu’il qualifie de résilience, ayant élevé cette indignité au rang d’un art de vivre dans la bonne entente.

Et je me suis mise à honnir la résilience : le concept et son utilisation par les psychologues et psychanalystes, par tous ces déjantés de l’histoire qui invitent les individus et les collectivités à s’adapter aux causes et effets de leurs situations traumatisantes  plutôt qu’à les combattre.

Car, il s’agit bien de cela. Sous le couvert d’un éloge de la capacité humaine de rebondir, l’invitation à la résilience est une exhortation à la soumission.

L’ordre établi ne s’y est pas trompé, qui appelle constamment la nation québécoise à se dépasser sans se libérer du poids de ses dépendances à des intérêts et des pouvoirs qui lui sont non seulement étrangers mais contraires à ses besoins et aspirations.

Toute affaiblie que j’étais par la maladie, cette prise de conscience des séculaires effets néfastes de notre résilience m’a fait retrouver ma fougue révolutionnaire, m’a rappelé que la lutte est le seul le chemin qui mène à la liberté.

Andrée Ferretti

Andrée Ferretti

A propos de Andrée Ferretti

Femme politique et écrivaine québécoise, elle fut l'une des premières femmes à adhérer au mouvement indépendantiste québécois en 1958. Vice-présidente du Rassemblement pour l'indépendance nationale, elle représenta la tendance la plus résolue du parti. Pour Andrée Ferretti, « qui ne fait pas l'indépendance, la combat ». "À écrire comme on s'arme pour lutter contre la domination, écrire des textes politiques ou un roman, c'est pour moi les deux faces d'une seule et même médaille, c'est toujours une expression nécessaire de mon engagement dans la conquête d'une plus grande liberté."

Voir tous les articles de Andrée Ferretti

4 réponses à «Sans complaisance : Honnie soit la résilience»

  1. James A. Wilkins A dit:

    J’admire celles et ceux qui dénoncent les dérapages à la mode qui dénaturent la vérité et banalisent le manque de rigueur

  2. Olivier Dumas A dit:

    La résilience me semble comme cette fameuse quête du pardon où la personne estropiée ou profondément blessée doit lécher ses plaies et remercier l’offenseur. C’est légitimer sous des prétextes vertueux le mal et la domination, nous engoncer dans le ventre, le cœur et la gorge dans un statut quo, plutôt que de rompre les chaînes avilissantes. Blaise Pascal écrivait dans ses célèbres pensées que qui veut faire l’ange fait la bête. Pour paraphrase Pierre Falardeau dans un éloge à Pierre Vadeboncoeur, je vous remercie Andrée Ferretti de cette absence de fausse culpabilité et cette vigilance face aux bonnes âmes moralisatrices ou sirupeuses qui pullulent dans les médias.

  3. Caroline Hamel A dit:

    Vous ne vous doutez pas à quel point, Madame Ferretti, vous dénoncez ici un état de faits qui prévaut dans un très grand nombre de sphères.

    On empile tout dans le grand tiroir de la résilience, on se débarrasse, dans le désordre, et on pousse dessus, en se disant qu’il va bien finir par fermer ce foutu tiroir.

    Mais voilà, il faut faire le ménage, et faire sortir l’inacceptable de là. Car tout ne relève pas de la résilience et du ‘’laisser faire’’, autrefois il y avait une différence entre les deux. Très souvent de nos jours, on peut demander à tort, à des individus, de faire preuve de résilience, lorsque ceci s’avère plus pratique et évite que des efforts soient consacrés à leur situation. Plusieurs choses traitées ainsi devraient pourtant être regardées franchement en face, et il faut passer à l’action lorsque la situation l’exige.

    De vous lire ce matin me console un peu. Cette dénonciation était nécessaire, et je vous remercie de l’avoir faite.

  4. Francine Metthé A dit:

    je n’avais jamais vu la résilience comme ça et c’est bien vrai que dans résilience il y a presque du résigné!!!! Merci pour cette belle réflexion!!!!