Le « banalisme »

22 novembre 2013

Éditorial

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Ou l’art de banaliser…

Je croyais bien avoir inventé le mot, d’où les guillemets au titre, pour désigner cet art qui se développe au Québec.

Mais non; en vérifiant mes arrières, j’ai constaté que le terme existait; qu’on avait même cru, deux fois plutôt qu’une avant moi, en être l’inventeur. Donc, à défaut d’être neuf, le « banalisme » n’est quand même pas banal.

La photo n’était pas banale non plus. Elle le devient presque, après avoir fait couler beaucoup d’encre – si l’on peut dire – et soutiré bien des commentaires. Elle s’est même rendue à l’Assemblée nationale. Six petitEs, accompagnéEs dans leur promenade par deux « éducatrices » de garderie, recouvertes du niqab.*

J’écoutais RDI traiter de ce sujet hier. Les animateurs, en plus d’entendre réagir Bernard Drainville, ont donné la parole à la propriétaire de la garderie en question, exposé ensuite le bon « profil », sinon le pedigree, des éducatrices concernées – la propriétaire elle-même, formée en Génie à McGill; l’autre, Québécoise (?) convertie, étudiante à l’UQUAM en « intégration des immigrants » (!) – avant de solliciter l’évaluation d’une mère, ravie de l’amour reçu par son enfant dans ce service de garde. Des commentateurs, disons « ouverts », pour ne pas dire complaisants.

Bon… Jusqu’ici, à chacunE ses valeurs, en attendant nos valeurs de société. Mais, j’ai soudain entendu ces deux hommes tâcher de minimiser, de banaliser, le sens de ce dont témoignait la photo: « Mais ces éducatrices se dévoilent dès qu’elles sont à l’intérieur! »… On pouvait saisir le message, car ne portant pas de niqab, les corps de ces deux-là parlaient aussi : « Y’a rien là! Les enfants voient leurs visages à l’intérieur de la garderie ! Elles ne se couvrent que pour sortir! Donc… » La veille, une journaliste avait obtenu la confirmation que les éducatrices se recouvraient aussi lorsqu’un papa s’amenait à la garderie. Celui-ci pouvait leur parler  – encore heureux! – mais non les toucher, pas de poignées de mains, ni voir leur visage.

J’ai du mal à me remettre de cette propension grandissante à banaliser le phénomène. Se rendent-ils compte, ces messieurs, que le port de ce vêtement, en plus d’être un comportement, et un message, d’inadmissible abaissement de la femme, de « chosification », est en soi une profonde insulte à leur sexe à eux, ce sexe masculin pour ne pas dire, ici, mâle.

Deux petites choses proposées à la réflexion de qui pourrait croire que cela se résume à un choix vestimentaire de femmes. Les mots burqa et niqab signifiant – ce qui saute aux yeux – « dissimuler », serait-ce que l’on considère l’homme si faible, si fragile, si peu maître de ses inclinaisons et de ses instincts et si peu imputable de ses gestes qu’une femme doive se soustraire ainsi à ses regards ? S’annihiler devant lui ? Et, que croit-on que de telles « éducatrices » soient en train d’ « enseigner » à ces petitEs ? Qu’il en est bel et bien ainsi… Que l’homme représente un tel danger pour celles qui les « éduquent », ou elles pour eux, qu’elles doivent se camoufler quand le loup est dans les parages. Et que, le danger éloigné – Ouf ! – elles peuvent se découvrir. Qu’on le banalise ou pas, c’est cela qu’elles enseignent. Et les enfants apprennent vite par l’exemple. Ils s’en imprègnent et ils retiennent. Un tel enseignement ne saurait être négligeable. Et négligé.

Se trouve-t-il quelques hommes pour avoir fait l’exercice de s’imaginer ce qu’ils éprouveraient en étant tenus de se recouvrir ainsi, chaque fois qu’ils sortent dans la rue ? Prétendraient-ils longtemps le faire en toute liberté ? Qu’il s’agit d’un simple choix ? D’un costume banal?

Et qu’on ne se méprenne pas. Les autres formes du voile ne sont que des rappels ou des récupérations de cet « objet », symbole d’asservissement, même lorsqu’ils se transforment en foulards « sexy » et que, comme Guy-A Lepage, ou la FFQ, on n’y voit alors que du feu, de la « liberté individuelle »… Ou de l’élégance.

Les services de garde en milieu familial, fort peu encadrés depuis le passage au pouvoir des Libéraux**, et le réseau de garderies privées subventionnées, enrichi arbitrairement et frauduleusement par le mémorable ministre de la Famille libérale, Tony Tomassi***, sont heureusement inclus dans les services de l’État qui seront touchés par la Charte.

Et c’est une bénédiction!…  Une bénédiction purement et strictement laïque.

Nicole Hébert

___________

* http://quebec.huffingtonpost.ca/2013/11/20/verdun-des-educatrices-en-garderie-qui-portent-le-niqab-photo_n_4311121.html

** http://archives.lautjournal.info/autjourarchives.asp?article=2425&noj=245

 *** http://blogue.pq.org/blogue/le_scandale_liberal_des_garderies

Photo: www.ledevoir.com

Nicole Hébert

A propos de Nicole Hébert

Nationaliste dès la prime adolescence et indépendantiste depuis les premiers discours de Pierre Bourgault. Gaspésienne d'origine, Nicole Hébert est résidente de la ville de Québec depuis belle lurette. Intervenante sociale, elle a oeuvré dans différents milieux: psychiatrie infantile, éducation, toxicomanie. Elle apprécie maintenant une retraite qui lui permet de s'adonner à l'écriture; elle a publié, en 2007, à compte d'auteure, un recueil de "petites choses", intitulé "Étendre au soleil".

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17 réponses à «Le « banalisme »»

  1. Gisèle Bernier A dit:

    Je suis pleinement d’accord avec vous. Heureusement que des femmes comme vous, et des hommes aussi voient juste et plus loin que le bout de leur nez, et se manifestent pour réveiller les gens et les amener à faire des choix plus éclairés pour l’avenir des prochaines générations.

  2. Denis Dallaire A dit:

    Pour avoir voyagé dans des pays ou la femme n’a aucun droit, ne decide rien, je crois que ces femmes qui habitent ici devraient se dévoiler; les hommes ne sont pas des vautours. Ça insulte notre intelligence

  3. denise cormier A dit:

     » C’est une grave erreur de dissocier le voile de l’intégrisme  » – Louise Mailloux

    Table ronde Madame Louise Mailloux

    Madame Louise Mailloux, professeure de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal et auteure de « La laïcité, ça s’impose! » et de « Une charte pour la nation» prend position.

  4. Annie Bourassa A dit:

    C’est si bien dit. Les hommes banalisent beaucoup ce vêtement (si vêtement il est). Mais il ne se rendent pas compte que cela se veut une insulte pour eux. Avec ce symbole, elles disent au monde entier que l’homme est un être primitif et même bestial dont il faut se protéger. Quand les hommes réaliseront cela peut-être que leur discours va changer.

  5. Real Lavoie A dit:

    Beaucoup ont été choqués par cette photo et un politicien qui passait à la radio cette semaine disait combien il a été choqué lui aussi. Pourtant, il s’en tient a son discours, il est contre la charte des valeurs car c’est contre la charte des droits. De toute façon dit-il, la charte des valeurs n’interdit rien à cette garderie car elle est privée. L’animateur a manqué une belle occasion de lui montrer l’incohérence de son discours. Sans la charte des valeurs, le phénomène va s’étendre aux CPE et aux garderies subventionnées puisque rien ne l’empêche. J’aurais aimé que l’animateur lui mettre ça sur le nez!

  6. Lina comeau A dit:

    Une fois à l’intérieur avec ces petits enfants, que leur disent-elles.?
    Quand elles font leurs prières obligatoires le front contre terre , leur expliquent-elles que ça fait partie de leur religion?… Les enfants posent des questions, on le sait…Moi, ça m’inquiète….

  7. Chantal Bouchard A dit:

    Je ne peux accepter que la jeune génération se voit offrir un tel message : la femme se cache parce qu’un homme peut la voir… Et si l’homme la voit, il pourrait lui faire du mal… Non, mais ??????

  8. Ghislain Laplante A dit:

    Je suis un homme et effectivement il est insultant pour un homme autant que pour une femme de voir les formes multiples du voile islamique envahir nos rues. Pour la femme il signifie l’asservissement à l’homme (ou à un Dieu, misogyne) et aussi et encore plus important que la femme n’est qu’un simple objet sexuel et qu’elle doit se couvrir pour ne pas attiser le regard masculin. Pour l’homme, il signifie qu’il est une bête, incapable de contenir ses pulsions et que malgré notre intelligence, lorsqu’un homme voit une femme sur la rue, si elle n’est pas couverte par un voile quelconque, il va forcément sauter dessus et abuser d’elle. Quel beau message nous envoyons aux enfants du Québec.

    • Réjean Bédard A dit:

      J’ai pensé la même chose que vous à la lecture de ce texte. C’est très insultant pour nous les hommes québécois de voir ces femmes se cacher à notre vue. C’est vraiment nous prendre pour des êtres parfaitement idiots. Les religions sont vraiment courtes d’esprit et ce n’est pas que l’islam mais la burqua et le niqab sont vraiment le summum de cette petitesse d’esprit.

  9. André Handfield A dit:

    Vous écrivez superbement Mme Hébert! Lucidement et savoureusement, merci de votre texte éclairant et édifiant! Bonne Journée à vous :))

  10. Ghisline Larose A dit:

    Cette analyse est bien limpide madame Hébert. Je n’arrive pas à comprendre l’insouciance de plusieurs citoyens , parents face à cette situation. J’étais choquée d’entendre Émilie Dubreuil incapable de faire une réelle entrevue avec la propriétaire de la garderie. Elle comprenait son choix et semblait le trouver acceptable…Cette banalisation est choquante. Que voulons-nous dans notre société? L’éducation de ces enfants par le non dit mais message tout de même par la symbolique du vêtement et de l’attitude comme quoi la femme doit se cacher des hommes, donc révèle son inégalité avec les hommes. C’est essentiel de continuer notre opposition à cette rétrogradation des femmes. Ce vêtement est associé à l’extémisme religieux, au salafisme.

  11. denise cormier A dit:

    Je pense aussi qu’il est important de prendre la parole sur le sujet (même si ça peut devenir lassant) tant et aussi longtemps que ce sera « banalisé » . Qu’on cesse de nous laisser entendre que nous manquons d’ouverture et qu’il faudrait accepter tout et n’importe quoi ! Ça me révolte cette façon d' »essayer » de nous faire sentir coupable , d’ouvrir les yeux et de faire des choix ! On a pas fait « tout ce chemin » pour voir le Québec se peupler de « fantômes » et voir nos petits-enfants et ceux des autres dans les « filets » possiblement tendus d’un autre « âge » et d’une autre « civilisation  » . J’essaie d’être pondérée … mais dans l’état où sont les choses présentement, je pense que la « menace » est réelle. Si je me trompe, tant mieux !

  12. Myriade Klon A dit:

    Aucun signe religieux ostentatoire ne doit être banalisé. Voile, kippa, turban, etc. Quand une personne n’est pas capable d’être simplement elle-même, qu’il lui faut à tout prix son fétiche pour se sentir bien, c’est parce qu’elle accepte de soumettre sa libre pensée à un dogme. C’est une maladie de l’intelligence qui aliène la véritable identité de la personne.

  13. liette perreault A dit:

    Il semble que c’est dans l’air du temps de ne pas être scandalisé de rien; omme si c’était associé au fait d’avoir voyagé, d’avoir connu d’autres cultures…
    Manquer de repères, est-ce que cela peut passer pour de l’intelligence?
    Il importe que ceux qui voient la dérive prennent la parole.
    Je suis fière du contenu de notre site!

  14. Caroline Hamel A dit:

    « (…) Et que, le danger éloigné – Ouf ! – elles peuvent se découvrir. Qu’on le banalise ou pas, c’est cela qu’elles enseignent. Et les enfants apprennent vite par l’exemple. Ils s’en imprègnent et ils retiennent. Un tel enseignement ne saurait être négligeable. Et négligé.» Tout à fait exact.

    «Se trouve-t-il quelques hommes pour avoir fait l’exercice de s’imaginer ce qu’ils éprouveraient en étant tenus de se recouvrir ainsi, chaque fois qu’ils sortent dans la rue ? Prétendraient-ils longtemps le faire en toute liberté ? Qu’il s’agit d’un simple choix ? D’un costume banal? (…) » Excellente idée!!!

  15. Lina Poirier A dit:

    Merci d’approfondir le sujet avec tant de justesse.

    Ces femmes éduquées dans cette idéologie depuis des siècles auront de la difficulté à se libérer de cette prison.

  16. France Bonneau A dit:

    Effectivement madame Hébert. Il y a beaucoup de complaisance sur ce sujet. On banalise de toutes parts. Il faut dénoncer le port du niqab et cette complaisance dans son acceptation.