L’heure juste: Dirigeants et actionnaires apatrides…

10 avril 2017

Chroniques, L’État, Le pouvoir

Un enjeu important

L’affaire toute récente de la rémunération chez Bombardier a soulevé l’ire des Québécois. Pourtant, cela fait un bon moment que les salaires des dirigeants des entreprises multinationales atteignent des niveaux faramineux et difficiles à justifier. Tous les périodiques d’affaires font régulièrement état des scandales de la rémunération des dirigeants d’entreprises, en particulier les entreprises multinationales aux dirigeants comme aux gestionnaires apatrides.

L’histoire est toujours la même: on remercie le PDG pour de mauvais résultats, ensuite on en recrute un autre avec la négociation d’une prime à la performance de redressement attendu. Elle serait nécessaire pour attirer le « bon candidat ». On ira chercher ce dirigeant « apatride » pour ses talents démontrés de redresseur. On a ensuite recours aux services des entreprises (internationales) d’évaluation de la rémunération des cadres, pour baliser la rémunération des nouveaux dirigeants qui accompagneront le nouveau PDG dans le redressement de l’entreprise. Le redressement se traduit par des réductions majeures d’emplois, des fermetures d’usines ou le déplacement de celles-ci sous des cieux plus cléments sur le plan des coûts de main d’oeuvre. Cela signifie également de nouvelles sources de financement parce que les financiers précédents ont souvent été déçus et refusent d’en rajouter. Si tout va bien, après deux ans on annoncera un redressement réussi et tout le monde passera à la caisse!

Mais quand cela ne va pas bien, on recommence l’exercice: un nouveau PDG, une nouvelle équipe de direction, des réductions d’emplois, des fermetures d’usines, du nouveau financement etc. Quand il n’y a plus de sources de financement privé disponibles, on a recours aux gouvernements. Cela s’est passé dans les cas de l’industrie de l’automobile, de la finance, de l’assurance et combien d’autres.

Tout ce ballet artistique répond aux demandes des actionnaires. Ces derniers sont aujourd’hui des fonds d’investissements ou des caisses de retraite, tous aussi « apatrides », et dont les attentes de rendement sont élevées, parce que leur propre rémunération en dépend.

Les représentants des actionnaires au conseil d’administration des sociétés ont la responsabilité d’assurer la pérennité de l’entreprise. Le conseil délègue à des comités du conseil une série de responsabilités (gouvernance, audit, vérification, rémunération, etc.) de façon à assurer l’efficacité des réunions du conseil. La rémunération des dirigeants relève du comité de « rémunération ». Dans certains cas, l’absence de questionnements ou de discussions des recommandations du « fameux » comité de rémunération a de quoi étonner. Il est vrai que les comités de rémunération ont le talent d’aller chercher toutes les justifications auprès de conseillers externes « experts » dont les comparaisons « nationales, et internationales » s’il le faut, viennent appuyer leurs recommandations. D’une entreprise à l’autre on renchérit et la roue continue de tourner, comme les salaires ou la « rémunération incitative » continuent d’augmenter.

Ce que j’ai décrit plus haut est ce qui semble s’être passé chez Bombardier. N’importe quelle personne sensée aurait dû questionner les recommandations du comité de rémunération dans le contexte du financement récent de l’entreprise. Mais cela ne s’est visiblement pas fait ou si cela s’est fait, cela a échoué. Il est vrai qu’il n’est pas facile de questionner les conditions de rémunération annuellement quand on ne siège pas au comité de rémunération. Et il est vrai que le poids des actionnaires majoritaires peut peser plus lourd. Mais c’est une des responsabilités importantes des administrateurs qui acceptent la nomination à ces conseils. C’est également l’une des raisons pour lesquelles certains investisseurs de dernier recours exigent un représentant au conseil d’administration et/ou des membres de conseil indépendants bien au fait des valeurs socio-économiques de la société dans laquelle opère l’entreprise.

La majorité des dirigeants vous diront que la rémunération des dirigeants n’a plus de sens. Pourtant, qui va arrêter ce cycle infernal des rémunérations excessives des dirigeants ?

Je n’ai pas la réponse, mais la révolte gronde chez les actionnaires minoritaires non seulement au Québec avec l’affaire Bombardier mais également en Europe. Elle s’amorce même aux États-Unis où cela se discute à voix basse pour le moment.

Espérons que cette mauvaise expérience d’un financement par l’État qui se voulait pourtant constructif, guide sérieusement nos élu(e)s vers plus de rigueur dans l’avenir.

Rita Dionne-Marsolais

Rita Dionne-Marsolais

A propos de Rita Dionne-Marsolais

Après une carrière de 25 ans dans les milieux d'affaires montréalais, canadiens et internationaux, Rita Dionne-Marsolais a été élue députée de Rosemont durant quatre mandats. Économiste de formation elle a été, entre autre, Déléguée Générale du Québec à New York de 1984 à 1988. De plus, elle a assumé plusieurs portefeuilles ministériels entre 1994 et 2008, dont ceux du Tourisme, du Revenu, de l'Énergie, et de l'Industrie et du commerce. Elle s'est retirée de la vie politique en ne se présentant pas à l'élection de 2008.

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Une réponse à «L’heure juste: Dirigeants et actionnaires apatrides…»

  1. Diane Gélinas A dit:

    «N’importe quelle personne sensée aurait dû questionner les recommandations du comité de rémunération dans le contexte du financement récent de l’entreprise…»

    Les administrateurs sont peut-être apatrides, mais que penser de l’ex-Premier Ministre, Daniel Johnson fils – un des 14 administrateurs de Bombardier depuis 1999 – et suite à la subvention de 1,3 milliards par le Gouvernement du Québec, sera président du conseil d’administration de la filiale Série C ?

    «Son double rôle, auprès de Philippe Couillard et chez Bombardier, étonne même des libéraux»

    http://www.journaldemontreal.com/2016/02/20/daniel-johnson-en-mene-large

    PLQ – 1% : même combat !

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