Lettre à la Grenouille

14 mai 2017

Lettres

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J’écris n’importe quoi.
Mettons: grenouille bleue.
Aussitôt la voilà
Qui glisse entre mes doigts
Et bondit sous mes yeux.

Maurice Carême

 

 

Chère, très chère Grenouille,

Je t’écris pour te soumettre le questionnement que notre ami Ougho Saint-Pierre formulait dans un récent commentaire sur ce site. Inquiet pour toi, il demandait:

« Comment prévenir la grenouille qu’elle a commencé à cuire? »

À la lecture de ces mots, m’est aussitôt venue en tête la comptine bien connue: « Il pleut, il mouille, c’est la fête à la grenouille »... Comme de quoi, au moins, tu ne crains pas de te mouiller, Grenouille! Et chez-nous, au Québec, disons que c’est ta fête depuis plusieurs semaines. Pas de risques que tu cuises en ce moment! Mais me revient aussi en mémoire ce poème de Maurice Carême, cité en exergue, que je récitais à ma fille quand elle était toute petite : Grenouille bleue, et qui m’a donné envie de collectionner les grenouilles. Pour la symbolique du geste.

Au fil de l’histoire de notre nation et de fil en aiguille, Grenouille, tu t’es imposée comme notre officieux emblème animal à nous, les Québécois.es, tout autant sinon plus que le très « officiel » harfang des neiges et, surtout, bien avant lui. Bien sûr, celui-ci est un inspirant emblème aviaire, celui de l’oiseau majestueux qui peut déployer largement ses ailes et s’élever dans le ciel ; toi tu n’es qu’une Anoure, une amphibienne… Mais quelle amphibienne, Grenouille! Même s’il nous arrive de l’oublier – nos dirigeants actuels surtout – tu n’es pas faite pour ramper! Et M. Saint-Pierre sous-estime ta résistance!

Comment es-tu devenue ainsi, en quelque sorte, notre « métaphore »? D’une part, on suppose que c’est l’héritage du surnom Frogs ou Froggies dont les Anglais désignaient jadis leurs voisins de France friands de cuisses de grenouilles; ou, comme d’autres le prétendent dans une version plus sophistiquée que voici*, il en irait plutôt du fait que certains de ces Français, exilés en Angleterre, se seraient affublés eux-mêmes, par fidélité, de ce sobriquet. Mais j’ai déjà lu aussi quelque part qu’en ce qui nous concerne, nous, Québécois.es – ou Canadiens-français – ce sont les Américains, du Maine et du Vermont sans doute, qui nous auraient baptisés « Frogs », à cause des fortes cuisses de nos « bûcherons » sur des jambes plutôt courtes, ou, s’il faut en croire d’autres légendes urbaines, parce que ces Québécois étaient « bronzés » et « plissés », ou encore parce qu’ils trouvaient un peu trop agréable de prendre un « p’tit coup »… (grenouiller, dans un sens XIXe du mot).

Voilà. Depuis, nous sommes les « Frogs » des Anglos d’ici. Et quant à nous, nous assumons volontiers notre « grenouillage ».

Tu te retrouves donc, chère Toi, en compagnie de « grenouilles » plutôt fières de l’être et qui ne se privent pas de se gonfler parfois de suffisance. Il faudrait maintenant que tu nous aides à « coasser » (!) le plus fort possible en un ultime cri de ralliement pour le pays. Et à améliorer nos bonds vers lui. Ces appels et ces bonds n’ont pas été suffisamment efficaces à ce jour, mais toi-même, Grenouille, tu bondis quand on s’y attend le moins. Un jour viendra qui n’est pas venu…

Chère Grenouille, il est vrai que l’on entend dire souvent – ce qui trouble sans doute l’esprit de M. Saint-Pierre – que, de par le Monde, ta survie est menacée, que tu es même victime d’un « déclin brutal, déroutant et alarmant. » Jusqu’ici tu résistes avec force et courage mais il paraît que le jour où tu disparaîtras, les humain.es devront y voir un signe précurseur car ils te suivront de peu. Alors, ils ont avantage à te voir survivre. Et nous aussi…

Grenouille, fais donc savoir à M. Saint-Pierre, je t’en prie, qu’au-delà des apparences, tu n’es pas en train de « cuire » comme il le craint. Ni en train de te noyer car, le cas échéant, énergique, tu battrais des pattes jusqu’à plus d’eau dans la mare.

Alors, nous, tes fidèles, sommes tout aussi disposées que toi à survivre. Et ce, malgré « les 150 ans envahissants du Canada, la connivence des 3 niveaux de gouvernements multiculturalistes, … la pusillanimité des volontés d’union des forces indépendantistes au Québec », comme l’écrit M. Saint-Pierre. Malgré aussi que nous ne fassions plus – ou presque plus – d’enfants; malgré l’immigration; malgré Trudeau et son ami Macron qui préfèrent le multiculturalisme et la mondialisation à leur nation même; malgré le réchauffement de la planète. Malgré… tout.

Parce que nous sommes des « têtes de pioches ».

Peut-être l’eau de la mare est-elle particulièrement chaude en ce moment, mais même M. Saint-Pierre, au-delà de son « désespoir », osait formuler l’ hypothèse: « suffirait d’une grenouille plus brillante que les autres, échappée de la marmite »... Toi, Grenouille, tu le sais que nous en avons eus de ces brillants spécimens tout au long de notre parcours et que nous en aurons encore, de ceux et celles qui ne se laissent pas si facilement bouillir.

« On verra qui vivra », comme disait un autre ami de nos lieux.

De fait, si nous avons survécu plus de 400 ans avec autant de bâtons dans les pattes et de chaleur sous les fesses…

Longue vie à toi, Grenouille, Grenouille bleue! Et à nous aussi…

Nicole Hébert

____________

*http://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/2016/09/02/37003-20160902ARTFIG00067-la-veritable-histoire-des-froggies.php et…

http://www.memoireduquebec.com/wiki/index.php?title=Frogs_(surnom)

Image: Vimeo

Nicole Hébert

A propos de Nicole Hébert

Nationaliste dès la prime adolescence et indépendantiste depuis les premiers discours de Pierre Bourgault. Gaspésienne d'origine, Nicole Hébert est résidente de la ville de Québec depuis belle lurette. Intervenante sociale, elle a oeuvré dans différents milieux: psychiatrie infantile, éducation, toxicomanie. Elle apprécie maintenant une retraite qui lui permet de s'adonner à l'écriture; elle a publié, en 2007, à compte d'auteure, un recueil de "petites choses", intitulé "Étendre au soleil".

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3 réponses à «Lettre à la Grenouille»

  1. ouhgo St-Pierre A dit:

    La grenouille bleue:

    Elle me crie: « Bonsoir,
    Je reviendrai vous voir! »
    Et, narquoise, d’un saut,
    Se perd au fond de l’eau.

    (Maurice Carême)

    Aux deux collectionneuses: J’en ai trouvé une chez la fleuriste, porcelaine d’un vert fort réaliste, avec des billes dorées au bout de ses 20 doigts, et elle s’étire langoureusement comme une chatte, poitrine au sol, fesses relevées et même, une patte allongée à l’infini, vers la lune: « coa, coa qu’y a », disent les Québécoas(e)s… pendant que disparaissent les milieux humides. So, what??…

  2. France Bonneau A dit:

    Quelle texte vibrant! Moi qui adore les grenouilles. Mes amies en été, mes complices.
    Ça grouille et grenouille ce texte. Merci.

  3. ouhgo St-Pierre A dit:

    Madame Nicole Hébert,

    Merci pour cette si vive réaction à mes « provocations » pour les grenouilles. Comme un hommage à mes élucubrations… Votre optimisme de mère (bonne Fête aujourd’hui à toutes) fait un lumineux pendant à mes avertissements besogneux. Assidu de vos éditoriaux sans fioritures, je me retiens souvent d’accaparer l’espace pour vos commentaires, espérant laisser place aussi au débat. Vous saisissez tellement bien l’aiguillon de ma plume sur l’amour propre de nos gens que vous me donnez ici le rôle « d’avocat du diable » tout en me citant généreusement. Vous et moi, savons que nous avons des atomes crochus et votre tribune nous sert pour le Grand Combat. Merci