Raconter des histoires

18 mai 2017

Éditorial

papineau -

On se raconte – ou l’on se fait raconter – beaucoup d’histoires en ce moment. Toutes sortes d’histoires. Mais, entre autres, des histoires de « nous », toutes sortes de nous, comme si la « mondialisation » inspirait un sentiment d’urgence nationale.

L’urgence, par exemple, de « raconter » Montréal sans attendre un « chiffre rond » d’anniversaire (400e). Avant qu’il ne soit trop tard. Car il arrive à Montréal d’avoir des trous de mémoire. De ne guère se soucier de ses racines et de son Québec. Et pour cela, il n’est pas toujours si simple de l’aimer, comme écrivait Mathieu Bock-Côté dans sa chronique du Journal de Montréal.

C’était donc, hier, jour du 375e  anniversaire de Ville-Marie. De cette Ville-Marie qui s’est installée, en 1642, en « missionnaire », sur les lieux d’Hochelaga, bourgade iroquoienne, et qui est depuis devenue Montréal, la métropole du Québec. En soufflant tous ensemble ses bougies, faisons le voeu que pour demeurer notre métropole, elle réussisse à éviter les appétits voraces de certains rêves, ou des rêves de certains, d’en faire un jour une Cité-État!…

Ces Fêtes étaient lancées, en matinée de ce 17 mai, par une messe commémorative et par l’audace d’une fidèle volée de cloches de cette « ville aux cent clochers ». Venaient ensuite les discours élogieux d’usage – maire, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, premiers ministres, « provincial » et fédéral – suivis d’un repas des « Premières nations », puis de la remise honorifique des médailles de l’Ordre de Montréal. Et en soirée, un « «Un host*e de tab*rnak de show» (Serge Denoncourt dixit) avant la grande finale du jour: l’exhibition des merveilles d’un Pont Jacques-Cartier « dansant » en musique sous les feux d’artifice, et désormais illuminé à jamais.

On célèbrera ainsi toute l’année 2017, en grandes pompes et à grands frais, notre métropole, sa vigueur, sa convivialité, les talents de son « monde ». Ses « zélites » insistent beaucoup sur sa « vivacité », sur sa « diversité », son aptitude au plaisir… On n’insiste pas trop sur son « histoire »; juste ce qu’il faut pour sauver la face et dévoiler les traces du Fort Ville-Marie au Musée de la Pointe-à-Callière. Sur sa langue ? On n’insiste pas tellement non plus. En a-t-elle encore une ? Le franglais, avant la prise de pouvoir de l’anglais ? L’Histoire le dira…

Dans un article du Journal Le Devoir, Jean-François Nadeau raconte cette « Montréal » au temps d’Hochelaga. Avant 1642. C’est justice, bien sûr. Mais on dirait que plusieurs aimeraient passer directement de Hochelaga à Montréal, en expédiant le plus possible la période Ville-Marie! Osez donc imaginer pourquoi !…

On nous raconte aussi d’autres histoires…

From coast to coast – 150 ans de « fédération » y obligeant – on diffuse cette fois une certaine histoire du Canada. On y rappelle, en large et en anglais, son « épopée », pas celle de notre enfance et pas toujours en long, ou pas toujours en large ni en profondeur ni en justesse. Une fameuse – ou fumeuse – « Story of us »!… Il y a même une publicité canadienne – Canadian tire ? – qui nous apprend que le Canada est né en 1867!… Et que, dans ce pays-là, « on aime qui l’on veut, on parle la langue que l’on veut »… Oui, oui, dans ce Canada « plus meilleur pays au monde » né en 1867!  Et, par ailleurs aussi, on raconte, les dimanches soir à Radio-Canada, la « Grande traversée » fondatrice – celles des colons français – qu’on récupère tout aussi librement. Et… plus ou mieux encore, Justin Trudeau déclarait, le 9 avril dernier, que son Canada à lui était plutôt né il y a cent ans, de la Bataille de Vimy, pendant la 1ère Grande Guerre mondiale! Dans cet ordre d’idées d’un pays en quête aussi désordonnée d’identité, l’historien Éric Bédard se demande quel Canada au juste on se propose de fêter en 2017, celui de 1867 ou celui de 1982? Celui d’avant n’existe pas.

L’Histoire des Patriotes de 1837-1838, de qui nous ferons mémoire lundi, est-ce que The Story of us nous l’a racontée ou si elle l’a oubliée comme la Déportation des Acadiens ? Personnellement, je l’ignore, n’ayant aucune envie, même par acquit de conscience, de me « taper » la version en « modern canadian » de NOTRE Histoire. Je me la laisse traduire par personnes interposées. Et Sol Zanetti, d’Option nationale, témoignait cette semaine du regard presque pervers qu’on y a porté sur la crise d’Octobre 1970, dans cette « histoire de nous ». Alors…

Bien sûr, on ne « fête » pas les Patriotes en ce Jour que nous leur consacrons chaque année. On ne les « fête » pas car ils sont morts par souffrance de leur patrie « occupée ». Nous leur faisons simplement mémoire. Mais le Gouvernement de Philippe Couillard, par la voix de son Ineffable – Jean-Marc Fournier – les a plutôt reniés en refusant de hisser, ce 22 mai, leur drapeau « tricolore » sur l’une des tours du Parlement québécois. Dans un texte d’opinion présenté au journal Le Devoir, Serge Gaulin rappelle avec à-propos ce qu’en avait pourtant dit le libéral Claude Ryan à l’Assemblée nationale en 1989 : « Certains peuvent s’approprier [les patriotes] pour justifier le mouvement souverainiste d’aujourd’hui ; d’autres peuvent se les approprier pour justifier l’option fédéraliste. Je ne pense pas qu’on ait le droit de se les approprier en exclusivité. Ils appartiennent à l’histoire avec tout ce qu’ils ont été, aussi avec ce qu’ils ont dit et ce qu’ils n’ont pas dit. » De sorte, concluait M. Gaulin, « que ce refus d’arborer leur drapeau au parlement et dans les mairies relève d’un mesquin calcul partisan qui déshonore la démocratie québécoise. »

Une histoire que ces Libéraux-là aimeraient ne pas avoir à raconter… Ils préfèrent sans doute les « stories of us ».

Nicole Hébert

En complément: http://quebec.huffingtonpost.ca/2017/05/11/journee-patriotes-2017-martine-desjardins-mnq_n_16558888.html

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Image: Insoumis – Papineau

Nicole Hébert

A propos de Nicole Hébert

Nationaliste dès la prime adolescence et indépendantiste depuis les premiers discours de Pierre Bourgault. Gaspésienne d'origine, Nicole Hébert est résidente de la ville de Québec depuis belle lurette. Intervenante sociale, elle a oeuvré dans différents milieux: psychiatrie infantile, éducation, toxicomanie. Elle apprécie maintenant une retraite qui lui permet de s'adonner à l'écriture; elle a publié, en 2007, à compte d'auteure, un recueil de "petites choses", intitulé "Étendre au soleil".

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5 réponses à «Raconter des histoires»

  1. Josette Dionne A dit:

    « The Story of Us » ou comment raconter dans un même temps et en un même espace une version aussi différente, pour ne pas dire opposée, d’une même réalité, notre histoire, et espérer s’en tirer à bon compte et sans dommage? Ou encore, comment l’ignorance, l’arrogance, l’inconscience… illustrent bien l’art de se mettre les pieds dans les plats, et conduisent ultimement à sa propre perte, sans même s’en rendre compte!

    En effet, on a beau vivre à une époque où les faits comptent moins que les croyances émotives, ne reste-t-il pas, malgré tout, quelque chose comme le réel… qui finira bien par s’imposer un jour?

    D’autant plus qu’on projette apparemment de diffuser cette oeuvre dans les écoles! Je n’ose alors imaginer les conflits à venir entre les élèves du Québec et ceux du ROC! En effet, comment concilier ces différentes versions d’un même passé? Peut-être que le profond dysfonctionnement de ce pays sera alors suffisamment apparent pour que l’indignation s’empare enfin des grenouilles endormies et les mène finalement à leur plein épanouissement!

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    • Josette Dionne A dit:

      J’aimerais juste ajouter, afin de mieux préciser ce que je voulais dire, que d’oser nous présenter en pleine face, ici et maintenant, cette oeuvre qui témoigne d’un tel mépris de notre histoire et de notre réalité, c’est nous considérer comme étant déjà assimilés, ou exterminés, de notre vivant!

      Ça démontre tellement bien aussi le peu d’importance que nous avons dans le Canada d’aujourd’hui, puisqu’il est possible d’annuler, de transformer, ou même d’ignorer, autant notre passé que ce que nous sommes maintenant, et ce, sans que cela ne porte à conséquence. Aucune!

      Devant un tel constat, j’ai l’impression qu’il ne nous reste que le futur où trouver consolation et tourner notre espérance…

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  2. Diane Gélinas A dit:

    Madame Hébert, votre avertissement devant les intentions innommables des Coderre et compagnie, soit de faire de Montréal, « une Cité-État » est très juste. J’en verrais aussi une variation, « cité-province du Canada ». Un ou deux autres mandats Coderre et ce sera réalité, surtout dans l’éventualité d’un Québec indépendant, à cause de la concentration sur l’île de citoyens dont la langue maternelle n’est pas le Français.

    Pour les féru-e-s d’histoire du Canada du point de vue québécois, je vous réfère aux excellents textes de Me Christian Néron sur Vigile depuis le 2 janvier 2017 sur le sujet : http://vigile.quebec/Neron-Me-Christian-3521

    Quant à « The Story of Us », John Doyle émet l’opinion dans le Globe and Mail du mardi 24 mars 2017 qu’il s’agit de rien d’autre qu’une histoire « pop » pour enfants.

    http://www.theglobeandmail.com/arts/television/john-doyle-canada-the-story-of-us-is-just-pop-history-for-kids/article34415675/

    Par ailleurs, j’aimerais inviter celles et ceux qui comprennent l’anglais à visionner l’épisode 9* qui traite de l’émeute après la suspension de Maurice Richard, du « Vive le Québec libre » du Président De Gaulle, de la crise d’octobre et du FLQ pour réaliser le biais incroyable de ce récit par la CBC.

    * The Story of Us, 9e épisode : A New Identity
    http://watch.cbc.ca/canada–the-story-of-us/season-1/episode-9/38e815a-00c3f8d7205

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    • ouhgo St-Pierre A dit:

      Merci Mme Gélinas de nous donner l’occasion de voir cet épisode de The Story of Us. En gros, on y dit: Le Canada prend conscience des problèmes sociaux, les règle et attire les nouveaux arrivants. Les Newfies autonomistes, les noirs de Nova Scotia, les Indiens (sic), les parlant français du Québec… tous ont intégré les valeurs Canadians… Maurice Richard a purgé sa peine, les felquistes (groupuscule) ont été exilés, le PQ toujours suspect (my word). Après la frousse du référendum de 1995: Never Again! Le Canada est en guerre et indivisible!(la loi Dion) À la Commission sur la corruption libérale (Gomery), ce fut énoncé sans vergogne par les goons de Chrétien: Guité, Lamontagne, Corriveau…(pas de loi qui tienne)

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  3. ouhgo St-Pierre A dit:

    Vous rapportez une si belle chronologie des histoires entendues… que les distraits n’auront pas à se taper leurs lectures déprimantes. J’ai vu plusieurs grenouilles dégelées aux étangs du Jardin botanique ce matin. Leur ai demandé de sauter dès qu’elles sentiront l’eau trop chaude.

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