La mémoire

15 juin 2017

Éditorial

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Mercredi, à l’Assemblée nationale, Philippe Couillard s’est conduit de façon inqualifiable, dans le pur sens du mot, à l’endroit de son peuple, de sa langue et de son identité.

Inqualifiable, pas d’autres mots pour le dire.[1]

Quel étonnement devant cette attitude cavalière du Premier Ministre envers les inquiétudes légitimes de ces Québécoi.es qui ont un minimum de conscience nationale quant à la situation de la langue et à l’état de la nation! Et cet étonnement n’a d’égal que celui d’apprendre que son Ministre Fournier, responsable des Relations canadiennes et de la Francophonie « canadienne », s’inquiétait pour sa part, non pas du français menacé, mais du danger que les Anglophones des régions du Québec se fassent assimiler…

Ma foi, qu’est-ce qu’il craint, Jean-Marc Fournier ? Que les Anglophones ne puissent vivre en ghettos dans les régions ? Qu’ils perdent leur langue anglaise s’ils se frottent trop ou s’intègrent à la majorité francophone ? Qu’il se rassure, l’Ineffable. Elle n’est nulle part en danger la langue anglaise, au cas où il l’ignorerait. Les Anglophones voudraient-ils la perdre qu’ils n’y arriveraient pas; même au Québec; même en France. Ils n’ont qu’à ouvrir leur poste de télévision, fréquenter internet ou écouter les chansons anglaises sur les chaines francophones; voire simplement assister aux « séances » de fin d’année dans les écoles du Québec.[2] Assurément, il peut dormir tranquille sur le sort de l’anglais, le Ministre de la « Francophonie » canadienne.

Il en va autrement pour nous, Québécois francophones, si nous ne voulons pas nous renier et « donner notre langue au chat ». Notre langue et tout ce qu’elle représente.

Mathieu Bock-Côté signait cette semaine une chronique que certain.es ont jugée « pessimiste », intitulée Le jour où le Québec n’existera plus. « Le Québec n’est ni un pays indépendant ni une société distincte dans la fédération. Il flotte dans une forme de vide identitaire et se laisse dissoudre peu à peu par le Canada multiculturaliste de Trudeau, avec la complicité du gouvernement Couillard. » Exagéré comme constat ? Non pas.

Être conscient du présent et lucide à en avoir mal n’a rien à voir avec le pessimisme. Et le passé, quant à lui, n’est ni garant ni saboteur de l’avenir. Il donne cependant de précieux indices pour la suite.

Comment il disait ça déjà, ce Lord Durham de triste mémoire, à notre sujet ? « Un peuple sans Histoire et sans culture » ?

Nous lui avons prouvé maintes fois le contraire depuis, en même temps que nous avons démontré notre propension à vivre. Il n’est surtout pas temps de lui donner raison, même si nous perdons jour après jour du terrain. Nous avons une Histoire, Durham en fait partie, et nous avons une culture, mais dans un cas comme dans l’autre nous devons en garder la mémoire si nous voulons que l’une et l’autre perdurent.

« Un peuple sans Histoire n’est pas un peuple, ce n’est qu’un rassemblement » et « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir ».

Voilà deux citations dont la paternité s’est vue attribuée à quelques « pères » différents mais elles disent bien ce qu’elles disent.

C’est de l’importance de cette mémoire dont il était question dans le dernier édito. De la nécessité que le peuple québécois la retrouve ou sinon la découvre pour résister à l’offensive actuelle contre sa nation. Que les Québécois se réveillent et retrouvent la mémoire de ce qu’ils ont été et la vision de ce qu’ils veulent devenir. La mémoire, que ce soit celle d’un individu ou d’un peuple ne saurait jamais l’induire en erreur lorsqu’elle est fidèle et juste. Il ne faut pas que la nôtre soit cette « faculté qui oublie ».

Andrée Ferretti commentait, sous cet édito:

« J’ose néanmoins espérer que notre pleutrerie ne nous fera pas ignorer l’efficacité des révolutions pour chambarder l’ordre établi. »

La « révolution », ce « bouleversement important et brusque dans la vie d’une nation » peut prendre bien des visages. La Charte de la Langue française en était une. L’indépendance en sera une. Mais aucune de ces « révolutions » ne peut se faire pour le mieux sans mémoire. Des sursauts, les acteurs de ce peuple en ont provoqués, de façon sporadique ou stratégique. Nous pouvons encore les imiter en cela, sans crainte d’errer. Et nous pouvons toujours nous surprendre nous-mêmes.

C’est cette mémoire du peuple québécois que Philippe Couillard et ses semblables cherchent à noyer dans l’autre. Car « notre Histoire est une épopée »… dont se sert le Canada de 1867 pour raconter la sienne, dont elle est en effet le fondement. On l’a vu dans la série La Grande Traversée, comme il y a quelques jours dans la présentation de cette Fresque « Québec »[3] réalisée par un artiste américain et commandée par un homme d’affaires montréalais, pour « ouvrir le dialogue » dans le cadre de ce 150e de la Fédération, et qui raconte le Québec en oubliant Papineau et Patriotes…

Pour une parcelle sensible de cette mémoire du Québec, lire, de France Bonneau: Terre du nord.

Nicole Hébert

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[1]  http://www.ledevoir.com/politique/quebec/501229/le-pq-agite-les-chiffons-identitaire-et-linguistique-dit-couillard

[2] http://www.journaldemontreal.com/2017/06/10/de-notre-folklorisation

[3] http://www.ledevoir.com/culture/arts-visuels/501077/fresque-sur-l-histoire-du-quebec

Image: Sciences et Avenir

Nicole Hébert

A propos de Nicole Hébert

Nationaliste dès la prime adolescence et indépendantiste depuis les premiers discours de Pierre Bourgault. Gaspésienne d'origine, Nicole Hébert est résidente de la ville de Québec depuis belle lurette. Intervenante sociale, elle a oeuvré dans différents milieux: psychiatrie infantile, éducation, toxicomanie. Elle apprécie maintenant une retraite qui lui permet de s'adonner à l'écriture; elle a publié, en 2007, à compte d'auteure, un recueil de "petites choses", intitulé "Étendre au soleil".

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3 réponses à «La mémoire»

  1. Danielle Gagnon A dit:

    L’indignation est plus que légitime et nécessaire, mais elle est insuffisante. Un jour, si nous existons encore, il faudra bien prendre le taureau par les cornes. D’ici là, il faut comprendre que le régime canadien repose sur une pourriture qui fait des candidats politiques des traîtres dès qu’ils mettent le pied à l’Assemblée nationale. Cela dure depuis la Conquête de papier de 1759. La longévité de cette traîtrise a certainement permis l’émergence du gène de la traîtrise dans l’ADN des Québécois. Mais l’amour de la terre, la propension au partage, l’inclusion de l’autre à nous, l’ambiguïté de notre relation avec l’argent nous viennent du métissage avec les peuples racines. Nos gènes du savoir-vivre en société inoculés par les premières nations coulent encore plus abondamment dans le sang des Métis que nous sommes. Il serait bon de s’en rendre compte et d’assumer notre nature complexe, comme disait Camile Laurin, avant que les menteurs-arnaqueurs-prédateurs-manipulateurs dégénérés, inféodés au paraître et à l’avoir ne détruisent irrémédiablement qui nous sommes.

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  2. Josette Dionne A dit:

    Bravo Mme Hébert pour cet éditorial!

    Mais comment s’en sortir quand est déjà bien instauré tout un système de dénigrement, dès qu’il est question d’exprimer le moindre souci quant à la survie de notre identité?

    On n’a même pas le temps d’énoncer notre pensée que déjà le message est classé et étiqueté comme étant dépassé, xénophobe, étroit d’esprit, replié sur soi, contre productif, etc.

    N’est-ce pas là d’ailleurs une tactique bien connue des services de contre-espionnage pour favoriser l’orchestration efficace de toute désinformation réussie? L’ennemi ne peut plus faire valoir ses positions, ou simplement s’exprimer, qu’il se condamne lui-même…

    J’ai l’impression que le mouvement souverainiste était, et est encore, trop vrai, sincère, vital et authentique, et qu’il se fait alors complètement avoir par la ruse et l’ampleur des moyens de l’adversaire! Que la noblesse de la cause n’est pas suffisante, à elle seule pour contrer les fourberies adverses, dans un combat qui n’est définitivement pas à armes égales!

    Comme déjà dit, en effet, ça fait vraiment mal tout ça!!

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  3. France Bonneau A dit:

    Encore une fois, vous visez très juste. Nos dirigeants, Trudeau, Couillard, Fournier et leurs semblables, méprisent leurs racines, bafouent leur histoire. Et cela sans honte aucune. Avec un plaisir non dissimulé.
    C’est à fulminer, contester, dénoncer.

    La déception n’est pas inscrite ni visible dans le coeur des Québécois-es. Ça fait mal tout ça. Restons solidaires et engagés.

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