Une fois, c’tait Ti-Jean!*

19 juin 2017

Grands textes

Dans le contexte de la Fête nationale…

« Ti-Jean, quand il était tout p’tit, ben, il était déjà très grand ! Je vous jure ! Juste pour vous donner une idée, il n’avait pas encore un mois que sa sainte mère, de sa généreuse couenne, n’arrivait plus à le rassasier. À deux mois, ça prenait tout un troupeau de vaches laitières pour l’arrêter de beugler ! Ça fait qu’à trois ans, quand il s’est mis à jouer au tracteur avec le tracteur de son grand-père, en le tenant d’une seule main (le tracteur, pas le grand-père !), il y en a qui ont commencé à jaser pis à s’inquiéter…

« Qu’est-ce qui va arriver quand il sera temps pour lui de commencer l’école ?! »

Il arriva ce qui est arrivé et il est arrivé ce qu’il arriva ! Ti-Jean s’est assis sur la dépendance à l’arrière du bâtiment puis il a arraché la moitié du toit de l’école… Quoi ? Par-devers lui, il levait simplement le couvert de son pupitre ! Mais c’est sûr que ça commence mal une scolarité.

Vous l’avez compris : Ti-Jean était un géant. Sauf que personne ne le lui avait jamais dit. Parce qu’on avait peur de lui. On lui disait plutôt qu’il était ridicule, monstrueux, impossible ! On s’en sauvait, on s’en moquait… Ti-Jean avait beau être grand et fort, ce n’était quand même qu’un p’tit garçon, un enfant avec le coeur sensible comme un oiseau du printemps. Il se sentait ben seul et ben triste, allait souvent derrière la montagne pour se cacher. S’il avait su ! S’il avait su que, dans une tour de son château, le Roy cachait sa fille géante, la princesse qu’il avait honte de montrer…

Heureusement pour Ti-Jean, son grand-papa était toujours là pour lui. C’est lui qui, un jour, lui a dit :

— Je suis vieux mon Ti-Jean, quasiment vieux comme ce vieux pays. Bientôt, je ne serai plus là pis je m’inquiète pour toi. Aujourd’hui, mon homme, j’vais t’apprendre un secret… Prends-moi dans ta main, j’vais te le dire à l’oreille : on n’est jamais trop grand, jamais ! C’est ce vieux pays qui est trop petit ! Pis trop vieux ! Y’a qu’un trop vieux pays pour trouver ces enfants trop grands ! Toi, mon Ti-Jean, t’es un géant ! Un géant ! Ça te prend un pays de géant !

— Où je vais trouver ça, grand-papa ?

— De l’autre bord de l’océan !

— Comment j’vais me rendre là, grand-papa ?

— On va te construire une chaloupe, mon homme !

Ils ont bûché la moitié de la montagne, gardé les deux plus gros arbres pour faire les rames ; dans l’alpage broutaient les moutons, c’en a pris quatre-vingts pour lui tricoter un bonnet qui fasse ben.

Le jour venu, au petit matin, Ti-Jean traîne sa chaloupe rien que d’une main, sa chaloupe grande comme un trois-mâts, la met à l’eau dans le lac Noir, prend son grand-père au creux de sa paume qui lui dit au creux de la mémoire :

— Là, j’vais t’apprendre un deuxième secret, mon homme, c’est l’art de turluter…

— Turluter ?

— En plein ça. Turluter. Quand t’en pourras plus de ramer, tu turluteras !

Leçon faite et chose apprise, Ti-Jean s’attelle à ses rames et commence à tirer, à pousser, à tirer, à pousser comme une grosse oie qui veut s’envoler. Il rame si fort qu’au bout d’une minute, l’eau du lac Noir vient à manquer ! C’est là qu’il commence sa turlutte et que ses rames prennent le vent et que sa chaloupe s’élève au-dessus des champs…

Pour un géant avec un coeur d’oiseau, ça fait du bien de voir le monde d’en haut. Au-dessus de l’océan, pour la première fois de sa vie, il s’est senti enfin tout petit.

Tout d’un coup, il entend des voix qui montent, des voix qui se sauvent de mille et un pays ou ben trop vieux ou ben trop petits. Ce sont d’autres géants comme lui.

— Où tu t’en vas comme ça ?

— D’l’aut’bord ! D’l’aut’bord de l’océan ! C’est là qu’est le pays des géants !

La première nuit, Ti-Jean a dormi entre les pattes de la Grande Ourse. Une autre nuit, il a rêvé, du bord que la lune garde ses lumières fermées…

Un beau matin, Ti-Jean voit le soleil se lever sur un pays enfin, un pays dont il ne voit pas la fin ! Un pays, mes amis, avec une gueule d’enfer, avec un front de boeuf, avec un air de paradis, avec des érables à sirop et du panache en Cyrano ! Un pays, la bouche ouverte pour boire la mer, avec un gosier, un golfe, mes amis, une gueule en forme de Gaspésie !

Il pique ses rames au coeur du vent pour ralentir, il rase de dessaler, le nordet lui vole son bonnet pis s’met à rire !

— Comment ça s’appelle ici ?

Des tambours lui répondent :

— Kanata, Mécatina, Chicoutimi, Wendaké, Yamachiche et Yamaska, Stadaconé…

À demi-mot, Ti-Jean comprend que ça s’appelle juste un pays. Sa chaloupe géante touche terre en plein bois, dans un grand fracas, glisse sur des milles de long, creuse un profond sillon, des collines jusqu’au fleuve.

Ti-Jean regarde autour de lui, il ne le croit pas : tout est à sa mesure ! Les ruisseaux sont comme des rivières et le fleuve comme une mer. Les oies sont par milliers, les saumons par millions. Et voilà-t-y pas qu’arrivent les autres, tous les autres géants qui l’ont suivi en tapis magique, en violon volant, accrochés aux comètes, certains même à bord de grands voiliers d’outardes…

Tout à coup, derrière lui, Ti-Jean entend un grand vacarme ; il se retourne vivement… Un orme immense est arraché puis fémininement déposé par les mains blanches et fines d’une fort belle enfant qui s’y assoit élégamment.

— Qui, qui êtes-vous ?

— Je suis la fille du Roy.

Ti-Jean veut ôter son bonnet mais il est parti au vent !

— Je vous en prie, Petit Jean, restez couvert !

— Puis, puis-je m’asseoir, Princesse ?

— Bien sûr ! Et puis on est plus au pays des princesses, on est au pays des géants…

Après ? Ben quoi, après ? Est-ce qu’il faut vraiment vous faire un dessin ? Nous sommes maintenant sept millions dans ce pays !

Ti -Jean n’a jamais retrouvé son bonnet. Mais moi, je sais où il est tombé. Il est tombé en Mauricie et il s’est rempli d’eau depuis, est devenu un lac au milieu d’une ville que l’on nomme fort à propos : La Tuque.

Tout ça pour vous dire : une fois c’était un géant qui ne savait pas qu’il était un géant quand il était petit.

Tout ça pour vous dire : une fois c’était un pays qui n’osait pas le croire…

Une fois, c’tait un pays… »

Christian Vézina

*Texte écrit comme Discours de la Fête nationale de 2011 à La Tuque, qui fêtait alors son 100e anniversaire.

(Source, Le Devoir, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/326075/fete-nationale-une-fois-c-tait-ti-jean)

À lire, dans la Section Histoire… celle de la Fête nationale.

independantes.org

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